Corbeline

Corbeline est la chanson
La chanson du corbeau en glanure
Par les champs et les combes

Date de publication : 16 septembre 2022
Format : 14 x 22 cm cm
Nombre de pages : 176
ISBN : 978-2-85035-089-4
Prix : 20 €

Il y a là une fascination pour le corbeau, élargie aux corvidés, pies, geais, choucas.
Une fascination saisie par l’écriture — poème, vers libre, prose poétique.
Il s’agit de dire l’oiseau par toutes ses plumes, par toutes ses crailleries.

Corbeline — une herbe à corbeau accrochée à son cri. La traversée du mot corbeau, par les sons les lettres et les sens, fait écho à beaucoup d’autres noms d’oiseaux. Martinet, mésanges, hérons, grèbes huppés, guêpiers et vautours... Tous oiseaux observés attendus espérés rêvés aimés écrits.

On peut faire affût ou rencontre. Bouche bée et frissons d’ailes.

On entre dans la libre volière du ciel et de la page. Les mots s’y posent avec l’oiseau ou bien se tiennent menus dans le filet du poème.

Les auteurs

Ann Loubert, née en 1978, a étudié la peinture à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg. Son travail est en prise directe avec le réel : portraits, paysages, scènes de vie, fleurs… Elle dessine et peint avec le sujet sous les yeux, sans passer par l’intermédiaire de la photo. Sa démarche est double : la pratique nomade du dessin, assidue, quotidienne, lui permet de glaner des images, des moments de vie, par des croquis rapides et instantanés ; la pratique de l’atelier, nécessairement sédentaire, propose une autre temporalité, celle par exemple des temps de pose. Ce travail sur le motif donne une peinture figurative mais allusive, pratiquant l’ellipse, la suggestion, la recherche de lignes épurées. Les techniques et les matières sont choisies pour leur fluidité – aquarelles, encres sans épaisseur… – et permettent de saisir une réalité mouvante, parfois fugace.

Son site Internet.

L’Atelier contemporain a organisé plusieurs exposition de ses œuvres — voir notre rubrique Expositions

Un dossier a été consacré à sa peinture dans le n°1 de la revue « L’Atelier contemporain », et L’AC a édité plusieurs de ses gravures.

[Autoportrait au cœur de bœuf, 2005, huile sur toile, 120 x 80 cm.]

Jacques Moulin, né en Haute-Normandie en 1949, vit à Besançon. Enseignant il a fondé et co-anime les "Jeudis de poésie". Il a publié plusieurs livres de poèmes, notamment : Valleuse (Cadex, 1999), La mer est en nuit blanche (Empreintes, 2001), Escorter la mer (Empreintes, 2005), Archives d’îles (L’Arbre à paroles, 2010), Entre les arbres (Empreintes, 2012), Comme un bruit de jardin (Tarabuste, 2014), À la fenêtre du transsibérien (L’Atelier du grand tétras).

Une bibliographie de J.M.

[Ann Loubert, Portrait de Jacques Moulin, aquarelle et crayon sur papier, 2014, 80 x 60 cm.]

Extraits

J’écris corbeau langue étroite resserrée en couteau. Je crie corbeau. Je lance ses lanières de chairs comme lambeaux de phrases. Mots fragmentés. Phrases chapardées lacérées jusqu’au silence. Mots descendus jusqu’à la nuit de ses plumes.
Corbeau est un mot de déchirure et de lacération. Il attaque le cuir et défait les peaux. Il est reptilien. Sa posture courbée sur la proie vient de là — une flexibilité du corps. Le corbeau prend corps avec la charpie et le silence qui suit. Le corbeau sait se taire s’éteindre dans son noir le jabot plein.

*

Entends-t-on le son [K-R-B] du mot corbeau ? L’imprononçable de son nom réduit à trois consonnes rugueuses qui s’avancent comme en crabe. Le [K] initial qui obstrue le palais du gosier crispe la langue et clame sa pitance. Le [R] donne un rythme à trois temps celui du clapot sorti de bonbonne avec bec — Be Be Be ... pas le beau du corbeau. Entend-t-on ce grognement râpeux dans la lettre du R qui s’accole à son corps qu’il ne cesse de rouler comme un galet brassé un galet lancé haut pour un cri de corbeau. [B] par la saisie du bec braille et clabaude.

*

Le b planté au plein cœur de ses lettres pour une partition blanche entre le corps et la plume. Un b de bollard abouché à la terre arrimant un ballot de plumes pour corps noir. Le corbeau commence par le bec. Un blanc bec étirant son corps de goudron cru du croupion jusqu’à la tête. Trois poils au bec et un continent noir bitumeux qu’il accroche comme un linge pincé au fil du bec.
Le b planté au mitan de la motte comme un gibet boursoufflé effondré sous le poids des corps accumulés. Et le cri dans ce bris est un bruit de consonnes occlusives et vibrantes tout droit sorti du bec — une saillie franche qui concasse du caillou en carrière. La carrière du corbeau culbutant son rocher.
Le b mât dressé dessus corps entre le roc et l’eau. Une eau de Léthé prête à tout pour conduire.

*

J’écris corbeau à petits bruits. Corbeau écrit ne craille point. Corbeau s’envole avec son cri étend ses ailes traverse le ciel. J’étoffe ma page j’étouffe le cri. Corbeau fait signe dans un ciel gris. J’oublie son cri cherche ma voix. J’écris corbeau un trait d’oseau pour un cri gras.

*

Le corbeau a perdu une voyelle
Il est l’oiseau sans i
Englouti dans son cri rauque
Le corbeau est oseau
Roseau tranchant du bec
Loin de l’aigu du i
Ça discorde en syrinx
Oseau privé de chant
Vocalique
Ni gazouillis ni pépiement ni
Sifflotis
Trois sanglots grossiers
Dans la glose de l’oseau

*

Le mot oiseau : il contient toutes les voyelles
Un jet de voyelles en vol groupé
Mais pas oiselle qui
Redouble son [e] et en perd deux autres
J’ai quatre voyelles dit le corbeau
J’en ai trois dit le geai
J’ai deux voyelles jacasse pie
Curieux calculs de corvidés
Vagissements de bec ou bec aphone
Qu’entendons-nous de leurs voyelles

*

J’écris corbeau et la corbeille à mots s’emplit d’une nuée d’oiseaux noirs harponnés par le cri de leur nom broyé en bec dans la tourmente d’un lexique bruyant. Je crie corbeau. Corb corbe corbat corp corf corbel corbelet corbin corbine corbillat corbillot corneille cornelle corneillard corneillon cornolle crave choucas chocard freux graie grolle grand corbeau corbeautière. Corvidés en croaillement coraillement craillement criaillement croassement graillement crocitement grossissement de gosier éparpillement de quinte quintessence de raucité déchirure de roc chaos de lande cristaux de verre pilé d’empilements de mucosités de multiples rugosités de carillons effondrés de crassiers débondés de carbone éclaté d’anthracite thoracique de grappin déjeté de carrière encombrée de crouton de pain brûlé de brûlures de cendres de cambouis brut d’ardeur corbeautique de gibets prophétiques.

*

Le cri du corbeau
De quoi est-il le bruit
Le bruit du bois
Le bruit du toit
qui se dérobe
charpente incluse
Le bruit qui croît
au-delà de sa voix
Le bruit du groin
qui court aux lointains
Le bruit du cri
dans la nuit du gravier
Le bruit d’évier
quand la bonde est lâchée
Le bruit déchiré
de la bâche sous tempête
Le bruit de trompette
rouillée mal embouchée
Le bruit qui verrouille
Le bruit de moraine
dans l’absence des glaciers
Le bruit de la grêle
qui cogne sur les rails
Le cri qui déraille
Le bruit du moulin à chanvre
quand le lien freine la meule

Le corbeau
Fait un bruit de corbeau
Vrocalise
Verbeaulise
Voralise
Corbalise
Un bruit bec et gorge
Black bloc back
Quorks

Le geai seul
Fait le bruit du bois
Déchiré par la cognée

*

Corbeau craille des mots enroués
Corbeau braille des signes envolés
Corbeau racle gorge
Cou tordu déraille et tempête

Littérature

Indifférente aux démarcations de genres, la collection « Littérature » entend représenter une approche curieuse de la création littéraire contemporaine. Poésie, récits singuliers : sans autres guides que la surprise et l’émotion, elle s’ouvre à des formes inédites, entêtantes, qu’elle enrichit en les accompagnant d’œuvres originales.

Indifferent to the dividing lines between genres, the collection « Literature » aims to represent a curious approach of the contemporary literary creation. Poesy, singular stories : with no other guides than surprise and emotion, it opens up to new and enhanced forms, paired with original works of art.