Matière

Carnet, cahier, feuillets intimes — 1929-1938

Dans la décennie qui précède la publication de Terraqué, Guillevic – encore un inconnu, un apprenti – s’adonne à une forme d’écriture intime vouée à céder ensuite entièrement la place au poème. Ces notations discontinues, très personnelles, recueillies dans des carnets ou sur des feuilles volantes, relèvent tantôt de l’entrée de journal, du fragment introspectif, de la chose vue, de la note de lecture, de la tentative critique ou de l’essai de poème. Retour ligne automatique
Appelé à être complété par la publication de l’ensemble des poèmes écrits entre 1924 et 1939, ce recueil en grande partie inédit met au jour la sourde pulsation d’un travail quotidien sur soi en vue d’une accession à la vocation poétique. Grâce à lui, nous saisissons mieux d’où vient l’œuvre, c’est-à-dire non seulement le tourment dont elle a procédé, mais l’immense effort de maîtrise qu’elle a requis. S’il est vrai qu’on ne naît pas, mais qu’on se reconnaît poète, on peut dire qu’on assiste ici au devenir de Guillevic.

Date de publication : 10 mai 2019
Format : 14 x 22 cm
Poids : 310 gr.
Nombre de pages : 96
ISBN : 979-10-92444-86-5
Prix : 20 €

Inédits pour la plupart, et rassemblés pour la première fois dans ce recueil, ces feuillets mettent au jour la pulsation d’un travail quotidien sur soi, l’espoir d’arriver au poème. Grâce à eux, nous saisissons mieux d’où provient l’œuvre, c’est-à-dire non seulement le tourment dont elle procède, mais l’immense effort de maîtrise qu’elle a requis. S’il est vrai qu’on ne naît pas, mais qu’on se reconnaît poète, on peut dire qu’on assiste ici au devenir de Guillevic.

Sont réunis dans ce volume :
- le Carnet du Val-de-Grâce, tenu entre Strasbourg, Paris et Huningue de janvier 1929 à janvier 1930 ;
- le Cahier d’août 1935, qui a vu le jour à Mulhouse et Paris entre le 9 août et le 1er septembre 1935 ; et
- Lieux communs, une douzaine de feuillets non datés, couverts de réflexions théoriques d’un degré conséquent d’élaboration.

Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre et de l’University of Dublin.

EXTRAIT DE LA PRÉFACE DE MICHAEL BROPHY :

Contrairement au poème guillevicien qui aspire à la permanence, le journal donne libre cours à l’humeur changeante de son auteur. Doté d’une forte charge pulsionnelle, il saisit sur le vif l’état d’esprit d’un instant dans un flux scriptural que nul repentir ni retouche ne viennent endiguer. Dans des notations brutes, l’auteur se livre à nu et simultanément prend acte d’un « examen à froid » qui le dépouille de sa substance, et même volatilise bien plus qu’il ne clarifie les traits de sa personne. Dans de pareils moments, un tel exercice représente l’inverse d’une stratégie d’édification, car c’est bien plutôt un supplice d’écorché vif qui l’accule sans merci à la béance d’un vide.
(…)
Alors qu’il nous conduit à l’orée de l’œuvre, qu’il en brasse des bribes ou des germes, le journal se tient lui-même inéluctablement en dehors d’elle, exhibant ce qui se trame spontanément au fil de la plume – et qui s’arrache perpétuellement à soi plutôt qu’il ne se retourne et se ramasse sur soi pour polir ses aspérités, maîtriser son élan. En revanche, cette matière visiblement hachée et dispersée, déposée telle quelle sous la dictée fuyante de l’instant, fait non seulement partie du terreau d’où émerge l’œuvre, mais elle veille sans relâche à cette émergence, demeure tout entièrement tendue vers elle.

Les auteurs

Eugène Guillevic (1907-1997) passe son enfance entre son Morbihan natal et le Haut-Rhin, puis s’installe à Paris. Également traducteur, membre de la résistance civile pendant la seconde guerre mondiale, figure politique ayant contribué à l’amélioration du statut social de l’écrivain, il laisse une œuvre poétique considérable, ancrée dans les gestes et les choses du quotidien, en relation avec des forces élémentaires qu’il n’hésite pas à qualifier de « cosmiques » ou de « sacrées ».

Presse

ARTICLE DE MARIK FROIDEFOND :

Alors qu’il est devenu banal, et presque un lieu commun de la critique, de voir dans la poésie de Guillevic un art de « sentir pleinement le monde », les carnets qu’il a tenus avant la publication de son premier recueil Terraqué nous apprennent que cette « passion du monde » n’a rien d’une évidence. Ce que montrent plus particulièrement les trois carnets rédigés sous forme de journal intime entre 1929 et 1938 et présentés ici, c’est que si Guillevic a bien conscience, dès ses premiers écrits, que le monde est une immense matière qui préexiste à l’esprit et offre à l’écriture son terreau, il n’en résulte pour autant aucune attente passive, mais au contraire une quête, et même une enquête acharnée, qui s’apparente à une épopée du quotidien. Les carnets réunis ici tiennent le journal de cette aventure, « période capitale de germination », « discontinue et éphémère », qui, « au prix d’une impitoyable lutte » en soi-même, « annonce l’œuvre à venir » comme le souligne Michaël Brophy, rappelant dans sa précieuse étude introductrice que l’entrée en poésie a coïncidé pour Guillevic avec l’abandon de l’écriture diariste.
Inquiète, insistante, toujours mouvante, l’écriture déployée dans ces carnets s’adresse, interroge, sollicite et interpelle ces « matières » que sont le monde et la vie (et le titre retenu pour ce volume ne pourrait, à cet égard, être plus pertinent), tantôt pour les travailler (« il faut travailler, travailler ! » 31.08.35), c’est-à-dire forer, plonger, tâtonner, creuser, ruminer, quadriller, tantôt plutôt pour les écouter et les laisser « fermenter » en lui (30.08.35), comme si appréhender le monde était une façon de bâtir peu à peu un espace d’accueil dans le langage où faire tenir ce qui risque la dissolution. Peu à peu, car ce dont rendent compte aussi ces carnets, c’est du temps long et fluctuant de ce mûrissement, et du double enjeu, poétique et personnel, qu’implique cette aventure décrite aussi par Guillevic comme une « libération ». S’atteler à « libére[r] la matière » (9.08.35) est en effet indissociable pour l’écrivain de l’effort entrepris pour se libérer non seulement de la poésie conventionnelle dont il fustige le « ronron monotone » (9.01.29), le sentimentalisme (9.02.29) et la facilité convenue (18.1.29), mais aussi de ses propres hantises et angoisses intérieures.
C’est bien ce double cheminement que donnent à lire ces carnets, permettant ainsi de comprendre comment Guillevic est devenu le poète que l’on sait et le rapport complexe qu’il a entretenu avec l’épineuse question du lyrisme. À travers ces carnets, on suit en effet d’une part le « grand travail souterrain » (9.02.29) mené par le sujet à l’intérieur de lui-même, travail qu’il qualifie d’exorcisme, allant jusqu’à reconnaître dans le carnet « la meilleure arme contre la folie menaçante » (3.02.29), c’est-à-dire contre le découragement, le sentiment de vide (adjectif qui revient en leitmotiv avec celui de nul), l’insupportable de la vie de salarié (09.08.35) ou encore le désir de reconnaissance publique dont il avoue avoir parfois éprouvé le vain attrait (9.1.29). Nulle complaisance envers soi, donc, dans ce journal qui emprunte volontiers le ton de la confession intime, tout en se faisant aussi à ses heures ars vivendi ou manuel de conduite à la façon des Pensées de Marc-Aurèle (« il me faut de l’action », « réagir contre l’éparpillement, être fort contre moi-même » écrit-il le 27.02.29 et le 27.03.29), comme pour dresser « les rudiments d’une méthode […] en rempart contre le vide et le chaos » suggère M. Brophy, ou pour répondre aux Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke dont les nombreuses références font mesurer l’ascendant sur Guillevic. Mais d’autre part, c’est toujours d’écriture et de poésie dont il est en même temps question, qu’il s’agisse pour l’écrivain de prôner l’épure de la parole, la patience, l’humilité ou la perfection de la simplicité (à ne pas confondre, ne cesse de répéter l’auteur, avec la simplification, de même que l’éloge de la réduction n’est pas un appel à la crispation mais plutôt à un surcroît d’énergie et d’acuité).
On comprend que cet idéal d’écriture qui se façonne au fil des pages, et dont les recueils poétiques seront ensuite la manifestation et l’approfondissement, est donc aussi un idéal éthique. Cela est sensible dans l’invite à se déprendre de soi pour écouter le dehors et dans la méfiance progressivement exprimée envers les idées, corrélée au vœu d’une poésie en prise avec le monde, portant son poids de corporéité et d’émotion : « Plus de matière – introduire dans l’art le plus de matière possible. Ne pas désincarner l’art » résume l’écrivain le 9.08.35. Le dernier ensemble de notes, intitulé Lieux communs, offre le triple mérite de révéler l’attrait de Guillevic pour la peinture (Van Gogh et Cézanne en particulier), ses réflexions sur la littérature et le rapport varié qu’elle nourrit au temps (en particulier dans le roman qu’il qualifie de « genre faux »), et l’évolution de ses idées esthétiques sur un certain nombre de questions, dont celle, cruciale, de la beauté qu’après avoir quelque peu dénigrée (« Je suis hanté davantage par la poésie que par le beau », 20.01.29) il finit par placer au centre de toute démarche artistique (« il faut faire de la beauté », 31.08.35).
Ces feuillets forment, avec les deux autres carnets essentiellement inédits qui les précèdent, un ensemble précieux. Comme le montre Michaël Brophy dans la solide préface qui les accompagne et en élucide les enjeux avec beaucoup de justesse et de précision, ces carnets ont joué un rôle crucial dans la vie de Guillevic et au sein de son œuvre. Donnant le pouls de ses lectures et de son travail, des élans comme des doutes qui ont façonné sa « vie intérieure » (14.4.29), ils constituent une étape décisive dans la maturation de son écriture et de sa relation existentielle, éthique et esthétique au monde. Pour la communauté de chercheurs en littérature bien sûr, mais aussi pour un public plus large s’intéressant à la façon dont on devient homme et poète, il importe de sortir ces documents des archives privées du poète où ils sont actuellement conservés afin de les donner enfin à lire.

Extraits

12.1.29

Doute toujours, doute ! Ce matin j’ai repris mes poèmes : j’en ai lu quelques-uns. Et je les ai trouvés nuls, nuls. Des mots, mais aucun courant. Pas même un sens. Rien. De pauvres défroques. Aucune poésie. Même pas moi à travers.
Ô toujours être à se demander : suis-je ou ne suis-je pas ? et ne pas pouvoir savoir. Peut-être un génie et peut-être pas même poètereau de 20e ordre, un écrivaillon quelconque, moins que quelconque, ridicule dans sa prétention. Quand je trouve quelque chose à mes poèmes, c’est que les connaissant je me mets par avance dans l’état d’âme que j’ai voulu exprimer. Mais quand je me détache d’eux, essayant de me les représenter inconnus et imprimés, comme un lecteur, alors je n’y trouve rien.

Et que d’imperfections de détails. La ponctuation surtout est si difficile ! Et la mise en vers, à la ligne. Il m’arrive souvent de m’apercevoir après, qu’en coupant ou en ne coupant pas, l’effet n’est pas celui que je croyais.

Et quand je compare mes pauvres vers à ceux de Rimbaud ! si forts, si pleins, je dirais presque divins, ou inspirés. Ô alors, quel désespoir !

Les angoisses de Brigge, ses « expériences », je les ai connues – mais moins fortes, à l’état moins pur, il est vrai que Brigge est une fiction. J’ai tremblé souvent pour de telles rencontres et pourquoi ?
Mais il y a en moi mon gros bon sens, tout ce que j’ai de vulgaire, de grossier, de gros – qui m’empêchent de ressentir ces frissons d’une façon aussi aiguë.

Tout profite au poète. Chaque heure de sa vie en apparence banale, insignifiante, telle chose fugitive et tel ennui, tout… lui sert ou peut lui servir. Remontant au moment de l’inspiration, ils servent d’instrument pour tenir lieu d’équivalents (?) à l’émotion intérieure : images, sentiments.
Et puis tout simplement, tout forme le poète, le remplit. Expérience (au singulier).

Demain le départ. Anxiété toujours. Et pourtant, sortir de cet examen à froid de moi-même. (Mais ne reprendrai-je pas là-bas tout aussi bien).

Katz vient demain. Je lui lirai quelques poèmes et lui demanderai de me dire sincèrement ce qu’il en pense. Mais il dit toujours que tout lui plaît. Il faudrait M.
Demain, je serai avec un poète. Je me promets beaucoup de ces heures en tête-à-tête. Il est si délicat, si poète enfin. Je ne le crois pas rongé comme moi par le doute – il est d’âme plus généreuse, plus chaleureuse.

Suis-je donc le seul à me ronger ainsi ? Non ! ce n’est pas possible.
Relu Claudel, cet après-midi. Beaucoup de belles choses, profondeur, souffle. Mais il n’est pas assez complet, il ignore le « gouffre ». Pas de tourment, de vraie inquiétude. Si, dans les poèmes de départ.
Peut-être trop serein maintenant.
Et pourtant c’est un grand poète. Mais c’est un Latin, je me sens étranger à lui, tout en l’aimant.
Avec Rilke si semblable à moi, je me sens chez moi.

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30.1.29

Il est temps de reprendre le carnet pour voir un peu clair. Mais si je n’ai rien noté ces jours-ci, c’est que rien ne pouvait guère l’être.
Hantise, obsession, saturation même de la poésie. Insomnie tourmentée dans la salle trop chauffée et enfumée. Des vers repassent toute la nuit à travers ma tête. Parfois, rarement, sensation de la poésie et contentement. Moi toujours à la recherche. Doute de moi, toujours.
Avec T. nous discutions du fait même d’écrire. Lui, dilettante, n’écrit pas pour ne pas se rendre malheureux.
Pour moi, obligation d’écrire.
Il ne croit pas en somme à la poésie.
Il m’a fait de justes critiques, manque de précision dans mes poèmes.

Il m’est apparu plus nettement que jamais que je n’ai pas d’idées. Chaque fois que je risque une idée générale, je dis une bêtise. Je vis dans un monde de sensations, de sentiments, d’aspirations – et au fond les idées m’intéressent très peu. Les idées ne sont rien. Pour T., elles sont tout.
Ô, je ne prétends pas être un penseur… et j’aime beaucoup mieux me croire poète uniquement.

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16.2.29

Chanter

De moi sortira ma voix de basse :
Tu verras que je dirai de belles choses !
Ma voix sera grave et sombre,
Et pourtant ceux qui chanteront avec moi
Auront la joie.
Je dirai de belles grandes choses
Qui seront un enchantement
Des choses larges comme ma voix,
Sur un rythme lourd
Et large aussi.
Je dirai le monde
Dans son détail et dans son tout.
Je dirai la Nuit
Et peut-être un jour la lumière
Si j’arrive à la comprendre.
Je chanterai, je chanterai,
je bercerai.
Je chanterai.
Avec moi chantera le monde
Avec moi chanteront les hommes,
Chanteront jusqu’aux étoiles,
Et partout on ne verra,
On ne verra que la joie
Que la joie partout, partout.

//

22.2.29

J’ai honte de mes poèmes. Ils sont trop faciles. Je l’avais déjà bien senti dernièrement.
En 27 je me disais toujours : c’est trop facile ! Il faut tendre à ce qui est difficile, toujours plus difficile. Ce n’est pas que ce qui était difficile est devenu facile. Non ! ce qui était difficile le reste. Ou bien les limites reculent toujours. Il faut les reculer. Ce n’est pas que je me suis réalisé, arrivé à l’état auquel je tendais – je ne crois pas.
Même alors, il faudrait tendre à arriver à mieux – pénétrer plus avant. Je n’ai plus cette ambition – cette hantise de la corde raide, cette sensation en moi de l’abrupt, cette tension. En moi, maintenant tout est plus mou.
Peut-être pour cela me faudra-t-il retrouver la lutte et la vie.
Mais il ne faut pas que je me laisse aller – il faut que je réagisse, que j’aie à nouveau horreur du facile – c’était une véritable obsession, une sensation physique, voir « Hantise » − le goût du plus difficile, de l’abrupt, que je retrouve cette tension !
Que vaut tout ce que j’ai écrit dernièrement. Réagir contre ma sentimentalité. Je le serai toujours assez – tendre à plus d’intellectualité, même à l’hermétisme – car je ne serai jamais trop ni l’un ni l’autre.

Mais cela mettra en valeur ce que l’effusion trop libre pourrait rendre idiot.

Littérature

Indifférente aux démarcations de genres, la collection « Littérature » entend représenter une approche curieuse de la création littéraire contemporaine. Poésie, récits singuliers : sans autres guides que la surprise et l’émotion, elle s’ouvre à des formes inédites, entêtantes, qu’elle enrichit en les accompagnant d’œuvres originales.

Indifferent to the dividing lines between genres, the collection « Literature » aims to represent a curious approach of the contemporary literary creation. Poesy, singular stories : with no other guides than surprise and emotion, it opens up to new and enhanced forms, paired with original works of art.