Les Exigences de l’émotion

Au sommaire, de brefs textes d’hommages à Renoir, Odilon Redon, Signac, des réponses à des enquêtes comme en faisaient les revues d’art de l’entre-deux-guerres (sur « la peinture française d’aujourd’hui » ou « les problèmes de la peinture ») ou encore des propos rapportés par des journalistes et visiteurs de ses ateliers à Deauville ou au Cannet.
Enfin, est réédité pour la première fois un ouvrage composé par Bonnard, durant la guerre, de textes et de dessins : « Correspondances ». Un recueil de souvenirs déterminants. Bonnard l’a conçu sous la forme originale de lettres manuscrites et illustrées

Date de publication : 12 février 2016
Format : 16 x 20 cm
Poids : 400 gr.
Nombre de pages : 192
ISBN : 979-10-92444-34-6
Prix : 20 €

Quand on couvre une surface avec des couleurs, il faut pouvoir renouveler indéfiniment son jeu, trouver sans cesse de nouvelles combinaisons de formes et de couleurs qui répondent aux exigences de l’émotion.

Peu loquace et concis, laconique même, Bonnard. Rétif aux généralités, à la théorie. Cultivé, mais se méfiant des grands mots. Réservé, pudique jusqu’au secret. Attentif aux autres, sensible, inquiet, mais poursuivant librement, obstinément, sa route, sans la moindre trace de complaisance narcissique, avec, au contraire, une modestie réelle et critique envers lui-même.
D’où l’intérêt que présente cette édition des entretiens et articles de cet homme silencieux, discret autant que passionné. Ils affinent son portrait, ils éclairent le sens d’une œuvre qui, de par sa nature si profondément poétique, échappe à la prise. Complétant les observations de ses agendas, ils contribuent à la redécouverte d’un grand peintre du sentiment d’exister, à la fois célèbre et méconnu.

Les auteurs

Homme des XIXe et XXe siècles, la personnalité de Pierre Bonnard (1867-1947) s’est façonnée entre la fin de l’impressionnisme, le mouvement nabi dont il est l’un des principaux artisans, pour ensuite s’affranchir de tout courant artistique et de toute convention développant une image très personnelle. Prédomine alors son regard sensible sur le monde dans lequel une nature enchantée, vibrante et lumineuse s’oppose à la réalité. Sous une apparence de tranquille simplicité, l’œuvre de Bonnard se révèle complexe, pleine de nuances et comme détachée du temps.

[Pierre Bonnard, Autoportrait, 1924, encre et crayon sur papier, 11 x 6 cm.]

Presse

Article de Philippe Chauché (« La cause littéraire »), François Xavier (« Le Salon littéraire »).

Extraits

« La peinture française d’aujourd’hui »
Comœdia, n° 93, 10 avril 1943

Depuis vingt-cinq ans, Pierre Bonnard ne cesse de nous émerveiller en ne cessant de se renouveler. Mais il ne se contente pas de nous éblouir. Il nous donne en même temps une leçon de bonheur, de bonheur simple et vrai. C’est qu’en ses tableaux il nous raconte avec tendresse de belles histoires de paysages et de personnages. Ce ne sont pas des histoires qu’il répète. Ce sont des histoires qu’il invente et qui sont plus merveilleuses que des contes de fées parce qu’elles sont notre histoire…
Du Cannet, où il réside depuis plusieurs années, Pierre Bonnard nous a adressé les lignes ci-après en réponse à une lettre où nous l’interrogions sur la peinture française d’aujourd’hui :

J’ai beaucoup tardé à vous répondre, car je ne savais quoi vous dire sur l’actuelle peinture française. Je vis loin de Paris et connais peu de jeunes peintres. Je vois cependant que les différentes façons d’aborder la peinture se sont éclaircies dans l’esprit des artistes. La peinture décorative a ses moyens, ses matériaux propres. C’est le grand courant actuel qui rejoint l’artisanat. Beaucoup de jeunes s’occupent de tapisseries, de vitraux, d’affiches, de décors de théâtre ou d’appartement.
La peinture de sentiment, autre courant, est moins définie dans ses moyens et n’ose plus beaucoup se rattacher à la tradition clair-obscuriste et analytique. Le peintre de sentiment produit un monde clos, le tableau, qui est un peu comme un livre et transporte son intérêt partout où il est placé. Cet artiste, on l’imagine passant beaucoup de temps à ne rien faire qu’à regarder autour de lui et en lui. C’est un oiseau rare.
L’amateur a aussi un rôle très important pour l’avenir de la peinture. Il doit faire des commandes s’il veut mériter son titre d’amateur.
En somme que chacun reconnaisse à quoi il est bon et tout ira bien.

Qu’ajouter à ce sobre exposé, sinon qu’il incitera les jeunes artistes à la réflexion et à la recherche, de même qu’une toile de Bonnard nous oblige au silence tant elle recèle une force qui ne se montre pas à bras tendus !

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« Les vertus cardinales du peintre » / Gaston Diehl
in Les problèmes de la peinture, sous la direction de G. Diehl, éditions Confluences, 1945

Quelle est l’attitude la plus profitable au peintre devant l’univers ?

De la modestie à l’orgueil le plus absolu, tant de voies semblent possibles.
Il y a une condition préalable, celle de l’humilité. Il faut être patient, savoir attendre, l’émotion surgit à son moment.
En certains lieux tout ce qui vous entoure vous plaît, en d’autres l’accueil paraît plus réservé, on a peine à y trouver une satisfaction. L’état d’enthousiasme ne se produit pas toujours.
On peut étudier la nature, l’analyser, la disséquer ou la récompenser, sans faire de la peinture.
Ce n’est pas une question d’application.
Le choc est instantané, souvent imprévu.

L’artiste serait-il dépourvu de toute certitude et condamné à ne se fier qu’à une sorte d’instinct supérieur ?

Tout peintre doit trouver dans ses éléments de travail des ressources, des rappels, parmi lesquels il peut puiser. Il n’a qu’à chercher jusqu’à ce qu’il trouve ceux qui sont conformes à son expression, à ses besoins actuels. Mais là encore la part de l’inattendu est grande.
Surtout intervient l’observation des matériaux qu’on emploie. Le talent n’est-il pas justement de savoir se servir au mieux de ces matériaux.
Chez l’artiste il se forme comme un idéal momentané. C’est ce qui doit le guider pendant son travail, c’est ce qu’il lui faudra faire sortir.

Dans cette suite de correspondances immédiates, tout est donc dans votre œuvre fonction de votre sincérité, c’est-à-dire de la mesure dans laquelle vous excluez l’artifice ?

Il y a une formule qui convient parfaitement à la peinture : Beaucoup de petits mensonges pour une grande vérité.
Puisque tous les peintres entreprennent les mêmes choses, se heurtent aux mêmes difficultés, utilisent les mêmes moyens, c’est que les différences proviennent de l’intérieur.
Dans ce subtil équilibre entre mensonge et vérité, tout est relatif, tout est une question de plus ou de moins. L’extrême sincérité risque aussi bien d’apparaître ridicule ou insoutenable.
L’art est connaissance, mais ne faut-il pas sans cesse pour l’artiste oublier ce qu’il a appris ?
Si on oublie tout, il ne reste plus que soi et cela n’est pas suffisant. Il est toujours nécessaire d’avoir un sujet, si minime soit-il, de garder un pied sur terre.
Quand on couvre une surface avec des couleurs, il faut pouvoir renouveler indéfiniment son jeu, trouver sans cesse de nouvelles combinaisons de formes et de couleurs qui répondent aux exigences de l’émotion.

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