Mais il faut pourtant que je travaille

Les témoignages des proches de Käthe Kollwitz font tous état de son laconisme. Ses œuvres, au contraire, parlent à voix haute, elles sont criantes ; elles revendiquent, dénoncent et déplorent. Du fait de cet écart entre le silence de la personne privée et la force expressive de son art, écart qui relève moins d’un état de fait que d’une méconnaissance critique, Kollwitz s’est parfois vu réduite à son image d’« artiste engagée » – femme, de surcroît, et Allemande, et figurative –, avec les conséquences que l’on peut vérifier pour la réception de son travail. C’est en vue de combler ce déficit que L’Atelier contemporain propose le texte intégral de son journal, à côté d’autres documents autobiographiques et de ses articles. Mise en perspective dans la préface de Marie Gispert, augmentée d’un vaste cahier iconographique retraçant l’évolution du travail de Kollwitz, ainsi que d’une centaine de documents photographiques totalement inédits en France, cette édition est appelée à constituer l’ouvrage de référence pour tous ceux qui souhaitent approcher l’œuvre de cette grande figure artistique.

Date de publication : 21 août 2019
Format : 21 x 25 cm
Nombre de pages : 520
ISBN : 979-10-92444-84-1
Prix : 35 €

Dans ces écrits, dont le plus ancien remonte à 1908 – Kollwitz est alors âgée de 41 ans –, on découvre une personnalité dont l’indéniable engagement dans son époque est à la fois plus profond et plus fluctuant que ce que l’on pourrait imaginer. Plus profond, au sens où il s’enracine dans sa généalogie (une famille fortement marquée par l’évangélisme social et le marxisme) et dans sa vie la plus quotidienne (son mari médecin se consacre corps et âme à sa patientèle ouvrière). Plus fluctuant, parce qu’il se fonde justement, non sur une conviction intellectuelle inflexible, mais sur un rapport largement affectif aux événements qui se déchaînent autour d’elles. De sorte que qualifier Kollwitz de marxiste, de socialiste, ou seulement de pacifiste, relève d’une simplification qui nous rend aveugle à l’extrême complexité qui marque son époque, son propre rapport au monde, et donc son travail : « On me prête une conscience politique avisée. J’ai pourtant beaucoup de mal à me forger une opinion... » note-t-elle ainsi en 1920.

Ces textes constituent ainsi un document d’autant plus important pour la compréhension de son œuvre et de son temps, qu’il nous révèle une femme qui ne se conçoit pas moins comme un être privé que comme un animal politique, et qui affronte toute turbulence conjointement dans ces deux domaines. L’attention de Kollwitz est largement polarisée par sa vie familiale et intérieure ; et à côté des observations sur la vie publique et intellectuelle de l’Allemagne de la première moitié du XXe siècle, le Journal recueille nombre de notations extrêmement personnelles sur ses relations avec ses proches, sur ses voyages, ainsi que sur le face-à-face avec son travail, ses angoisses et ses phases de dépression. La mort au front de son fils Peter dès le déclenchement de la première guerre mondiale, puis sa volonté souvent désespérée de donner une expression plastique à sa douleur – double hantise qui ne trouvera à s’exprimer qu’en 1932, dans la sculpture des Parents endeuillés – constituent à cet égard un des fils rouges de ce document et la clef de compréhension d’un drame qui est tout autant celui de l’Europe que de son art et de sa vie intime.

Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre et du Goethe Institut.

Les auteurs

Käthe Kollwitz est née en 1867 à Königsberg (rebaptisée Kaliningrad en 1946). Elle a seize ans lorsqu’elle dessine pour la première fois des ouvriers – dessins inspirés tant par les poèmes entendus que par ses incursions dans les quartiers pauvres de Königsberg. Ses parents lui demandent pourquoi elle ne choisit pas de « beaux sujets » de dessin. « Mais ils sont beaux », répond-elle.
C’est durant ses études d’art à Munich qu’elle prend connaissance du pamphlet de Max Klinger en faveur du dessin, Peinture et Dessin. Pour Klinger, certains sujets nécessitent d’être dessinés. Les arts graphiques conviennent mieux que la peinture à l’expression des aspects les plus sombres de l’existence. Käthe lit et relit ces pages avec ferveur et comprend que sa vocation n’est pas de devenir peintre. De ce jour jusqu’à la fin de sa vie, elle renonce à la peinture et à la couleur : la force de son œuvre graphique est celle du noir et blanc.

Extraits

18 septembre 1908
Aujourd’hui, tentative d’entreprendre un nouveau travail. Je me sens vide et je n’ai pas envie de grand-chose. Bien sûr, travailler pour Simplicissimus, ça me tente mais je n’arrive pas à m’y mettre. Karl est un peu comme moi. Il a pour l’instant si peu de travail au cabinet qu’il a beaucoup de temps libre et s’est inscrit à un cours. Tout comme moi, il est bien fatigué. La merveilleuse ambiance des vacances a totalement disparu, nous sommes redescendus sur terre. Et puis, cela me contrarie de tarder à me mettre au travail. La première semaine, je me suis pas mal occupée de la maison mais toutes ces petites tâches sont d’un ennui mortel.
J’ai lu un peu de Homère - on y trouve de merveilleux adjectifs -
Les garçons, eux aussi, manquent de dynamisme, surtout Peter. Rien ne l’intéresse ; ses loisirs, il les passe, sur la place, à jouer au diabolo avec Dora.
Konrad et Anna sont allés dans les Monts des Géants. Julie parle de lâcher sa pension et d’emménager avec Billi. Il ne me semble pas raisonnable d’agir comme ça sur un coup de tête.
Hier, je suis allée chez les Stern voir Maman. Lise était en ville avec les Kauders.
Comme souvent en repartant de chez eux, j’étais chagrinée, un peu jalouse. Leur maison est pleine de vie et respire le bonheur, leurs enfants sont si vifs et si pleins d’entrain. Chez nous, à l’inverse, ça me parait quelque peu étriqué, petit-bourgeois et aussi trop calme, sans vie. Parfois, c’est tout juste si on s’aperçoit qu’il y a des enfants. Peter va s’assagir plus tôt que son frère Hans qui déjà jouait avec plus d’entrain quand il était petit.

19 septembre 1908
Je m’ennuie affreusement, je n’ai toujours rien à faire.
Madame Pankopf est venue au cabinet. Elle avait un œil au beurre noir. Son mari avait fait une crise de démence. Je lui ai posé des questions à son sujet et elle m’a raconté qu’il devait entrer dans l’enseignement mais qu’il était devenu écailliste d’art, un travail fort bien payé. Il a fait une hypertrophie cardiaque et c’est là - il y a plusieurs années - qu’il a eu ses premières crises d’angoisse. Il s’est fait soigner et a essayé de reprendre son travail. Mais ça n’a pas marché, alors il a cherché à faire autre chose, et l’hiver dernier, il arpentait les rues avec une orgue de barbarie. Ses pieds enflèrent, son état dépressif empira, il souffrait plus que jamais d’angoisse. Sans cesse il se lamentait, appelait la mort, disait qu’il n’était plus capable de subvenir aux besoins de sa famille, etc. Leur avant dernier enfant mourut, il en fut malheureux à l’excès, plus longtemps que sa femme. Six de leurs enfants sont encore en vie. Il a fini par faire une crise de démence, on l’interna à Herzberge.
Plus que jamais je comprends en quoi le malheur qui s’abat sur les familles d’ouvriers est particulier. Dès que le mari boit ou est malade et au chômage, on assiste toujours aux mêmes phénomènes. Soit il devient un poids mort pour la famille, se fait entretenir, et tous le maudissent, soit il devient dépressif ou bien fou ou bien encore se suicide. La femme, elle, se répand en jérémiades. Elle a la charge des enfants, doit les nourrir, rouspète et se plaint du mari. Elle voit seulement l’homme qu’il est devenu, elle ne voit pas comment il en est arrivé là. Un ouvrier de Königsberg partit travailler à Berlin, sa femme le rejoignit quelque temps après. Pendant ce temps de séparation il contracta la syphilis et eut une fin misérable. Jusqu’au bout sa femme le lui reprochera : « tu vois, si tu n’avais pas fait ça !... » etc.

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Vendredi 30 octobre 1914
« Votre fils est mort à l’ennemi. »

10 novembre 1914
De tout ce que Koch nous a raconté à propos de Peter, je retiens deux choses qui m’ont fortement touchée : Tout d’abord lors de leur cantonnement chez des gens en Belgique. Peter jouait avec les enfants qui s’amusaient à lui grimper dessus. Et puis aussi, l’histoire d’un sale sujet, un homme antipathique qui se trouvait parmi eux. Quand Peter est mort, c’est lui qui a dit qu’il aimait bien Peter. Il a proposé de prendre des touffes d’herbe pour les mettre sur sa tombe. Et ils l’ont fait. Puis, ils ont piqué quelques feuilles de chêne entre les touffes et en ont décoré la croix. « C’était très beau » dit Hans Koch.
« Je suis devenu un maître dans l’art de tisser chagrin et peine
Je tisse jour et nuit un lourd habit de deuil. »
Gottfried Keller
Le 10 novembre au soir, je suis allée voir Hans à Tempelhof. Il était pâle, abattu.
Je lui ai expliqué pourquoi, selon moi, il n’était pas obligé d’aller au front. Hans : « Et si je suis convaincu qu’après, je ne réussirai à rien si je n’ai pas vraiment vécu la guerre ? ». À quoi je lui ai répondu : « Soigner des blessés ou bien aller au front, n’est-ce pas dans les deux cas, vivre vraiment la guerre ? Karl et moi n’avons-nous pas vécu cent fois plus la guerre que d’autres qui sont sous le feu des grenades ? »
Je l’ai quitté et je suis rentrée à la maison. J’ai encore un petit espoir.

12 novembre 1914
Le soir, nous avons reçu une lettre de Madame Sells : « La patrie est quelque chose de beau, mais je n’en ai que faire sans les gens que j’aime. »
Mon garçon – je suis là auprès de toi, dans ta chambre, à ton bureau.

14 novembre 1914
Hans ne peut pas venir. Karl et moi le rejoignons en ville, nous lui achetons des chaussures et nous dînons ensemble.
Les cloches annoncent le Jour de Pénitence et de Prières.
Terrible solitude.
Où es-tu ? Sur quels chemins erres-tu ? Pourquoi ne viens-tu pas me voir ? Je suis encore plus seule que tu ne l’as jamais été.
Il ne reste plus que Hans.

27 novembre 1914
Hier soir, Hans est parti à Cologne puis il a rejoint Spa, un centre de convalescence pour malades du typhus.
Karl a l’intention d’écrire au ministère de la guerre pour les prier de ne pas envoyer notre fils au front. Ça me déplait fortement. Pourquoi ? Karl m’a dit : « Tu n’es forte que lorsqu’il s’agit de se sacrifier ou de céder, par contre lorsqu’il s’agit de ne pas baisser les bras il n’y a plus personne ! »
Faire cela, n’est-ce pas priver Hans de toute initiative personnelle ? Il voulait être soldat, puis il a fait machine arrière en devenant infirmier, pour se rabattre finalement sur un centre du typhus. Comme tout cela est différent de ce qu’il voulait. C’est pour nous qu’il a demandé son affectation à Spa. Est-ce que Karl a le droit de le brider dans ses choix, au point qu’il n’aura peut-être même plus la possibilité de quitter Spa de toute la guerre ? Et quand je prends le contre-pied en faisant miens les désirs de mon fils - comme cela a été le cas pour Peter – est-ce que je ne l’aime pas moins que Karl qui se sent tenu de le préserver en vie ?
C’est uniquement pour Hans et non pour lui-même qu’il tient aussi farouchement à le garder en vie. Au début, je comprenais mal Karl. Je considérais que c’était de l’égoïsme de sa part. Mais, c’est en fait davantage un profond respect de la vie si précieuse de nos garçons.

1er décembre 1914
Cette nuit, j’ai conçu le plan d’un monument à la mémoire de Peter, pour en abandonner ensuite l’idée car ça me semblait irréalisable. Au matin, tout à coup je me suis dit que je pouvais demander à la ville, en passant par Reicke, de me céder un emplacement pour ce mémorial. Une collecte serait nécessaire pour en supporter les frais.
Il faudra qu’il soit érigé sur les hauteurs de Schildhorn : là où on a la vue sur le fleuve, la Havel. Et quand il sera terminé, l’inauguration aura lieu par une magnifique journée d’été. Les écoliers chanteront « Nous avançons pour prier » et « Il n’y a pas de plus belle mort que celle de mourir à l’ennemi ». Le monument représentera Peter, allongé, sa mère à ses pieds, son père à la tête ; il commémorera le sacrifice des jeunes volontaires.
C’est un projet merveilleux, et c’est à moi plus qu’à quiconque que revient le droit de faire ce mémorial.
Et maintenant, cette solitude.

3 décembre 1914
Hier, a eu lieu la deuxième séance du Reichstag pour le vote des nouveaux crédits de guerre. Cette fois encore, tous les partis ont parlé d’une même voix – seul Liebknecht est resté ostensiblement assis.
Les députés et ceux des tribunes se sont levés pour rendre hommage aux soldats morts au combat– C’est à toi aussi qu’ils rendaient hommage.
Je veux, moi, te rendre hommage par ce mémorial. Tous ceux qui t’aiment t’ont déjà dans leur cœur, mais ainsi tu continueras à exister pour tous ceux qui t’ont connu et qui ont appris la nouvelle de ta mort.
Je veux t’honorer encore autrement. Je glorifierai votre mort à vous tous, jeunes volontaires en l’incarnant à travers ta représentation. Le monument sera coulé dans le fer ou dans le bronze et tiendra des siècles.

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4 janvier 1919
Simplicissimus publie un poème plein de fureur (« tout nu pour la nouvelle année ») illustrant un dessin de Thomas Theodor Heine. Il s’agit d’un homme avec un bonnet phrygien rouge qui chante les louanges de sa liberté et qui se retrouve, après, gros Jean comme devant : Il est débarrassé de tout : de son travail, de l’empereur, de l’Europe Centrale, de nourriture, de bien être, de bonheur, d’unité etc.…
Eh, oui, c’est comme ça. Mais ce n’est pas toujours le cas, bien sûr. On se donne du courage et on s’accroche à sa foi, ou du moins on essaye. Mais, dans tous les cas, la situation est grave.
Il y a énormément de chômage. Les gens ont perdu le goût du travail. La contagion des idées de Spartakus s’étend.
À l’Ouest, c’est l’Entente qui nous harcèle, à l’Est ce sont les Polonais et les bolcheviques. Les mines sont en grève. Ici aussi, on fait grève un peu partout dans Berlin. Les ouvriers font maintenant tout autant preuve de cupidité que les bourgeois qui tiraient profit de la misère engendrée par la guerre. Aucun sens civique, aucune réflexion. En Silésie, un administrateur des mines s’est tué. Il a laissé une lettre à ses ouvriers, dans laquelle il dit qu’il veut ainsi leur prouver que sa vie n’était pas aussi enviable qu’ils le pensaient. Tout a été tenté pour le raisonner mais rien n’y fit, il s’est tué pour bien leur faire prendre conscience que leur action était une folie et qu’elle allait autant à l’encontre de leurs propres intérêts qu’à l’encontre de ceux de l’Allemagne.
Hier, le 3 janvier, Konrad Hofferichter et Rosa Zerahn se sont mariés. Ce fut un mariage sympathique. Paula a interprété à pleine voix une chansonnette à l’adresse des mariés dans laquelle elle leur souhaite d’être aussi heureux qu’elle l’est avec Paul. C’était gentil de sa part et tout à fait elle. On y retrouvait toute sa fraîcheur, son assurance, son optimisme, son enthousiasme et son audace. Mais aussi quelque chose d’un peu désagréable, tout aussi typique d’elle : son côté m’as-tu-vu. Elle en fait trop.
Le soir, nous avons eu Stan et Fritz Klatt. J’ai demandé à Klatt quelle était maintenant la position des jeunes vis-à-vis de la révolution, si ils étaient découragés. Il m’a répondu que oui. Il nous a aussi parlé du braquage dans son appartement de Westend, là où il vit avec sa mère et son frère. C’étaient deux soldats qui venaient pour les voler. Ils leur ont donné ce qu’ils avaient.

[5 janvier 1919]
Dimanche 5, des manifestations contre la destitution de Eichhorn. Hans qui était allé, le soir, à une réunion des étudiants, nous a raconté quand il est rentré tard dans la nuit, que les locaux de Vorwärts avaient encore été occupés par Spartakus et que tout leur matériel de campagne pour l’Assemblée nationale avait été brûlé dans la rue.

Lundi 6 janvier 1919
Pas un journal ce matin, à part Freiheit et Rote Fahne. Dans des éditions spéciales, les Socialistes majoritaires appellent à manifester dans les rues. Karl y est allé. J’y ai fait un saut. Les rues étaient bondées, il régnait une grande agitation. Quand Karl est rentré, il nous a annoncé que le gouvernement n’avait plus d’armes, elles avaient toutes été saisies.
Il est 5 heures, Georg Stern vient de nous téléphoner que Noske a été nommé commandant de la ville. On entend des coups de canon, pour l’instant sporadiques. Hans est en ville.

Mardi 7 janvier 1919
Hier soir, on a entendu des tirs de canon jusqu’à la nuit. Karl est allé en ville. Les tirs provenaient d’une caserne dans la Köpenickerstrasse.
Devant le château, il n’y avait pas un chat. Il est tombé sur un vieil homme qui vendait die Freiheit à la criée. Le vieil homme lui a dit tout bas : « C’était quand même mieux sous l’empereur. » Puis, il a repris à pleine voix : « die Freiheit ! die Freiheit ! »
Je suis allée à l’atelier pour travailler. Pour rentrer, j’ai traversé la ville parce que le tramway était arrêté. Partout, des rassemblements de gens excités. Sur l’Alexanderplatz, j’ai vu passer un cortège d’à peu près 100 ouvriers avec des armes. Parmi eux, il y avait quelques misérables soldats en guenilles. Tous ces hommes étaient maigres, ils avaient l’air sombre et déterminé. Des adolescents fermaient le cortège.
Les tentatives de négociations de Haase n’ont à priori rien donné.
Hier soir, on était persuadé que cette situation ne pouvait pas durer, que d’une façon ou d’une autre elle allait se régler et, pourtant, aujourd’hui, on en est toujours au même point.
Le soir, Hans se posait, comme ça, la question de savoir si les troupes gouvernementales recrutaient. Je lui ai demandé s’il voulait dire en armes ? oui, a-t-il dit.

Mercredi 8 janvier 1919
J’ai essayé d’aller à l’atelier, mais je ne suis pas assez détendue pour pouvoir travailler. Je suis donc allé chez les Stern. C’est très bien que Toni Schiller soit maintenant auprès de Maman, elle est si gaie, si douce. Georg n’est resté qu’une heure à l’usine ce matin, ils n’ont travaillé que de 9 heures à 9 heures et demie. Lise est encore à Munich chez Rele ; Katrine et Matray sont à Hambourg ; Max et Maria à Cawiz et Hanna, qui n’est pas très en forme, reste la plupart du temps chez elle. Je suis rentrée tôt à la maison. Puis, Hans est arrivé et il nous a parlé de la réunion des étudiants à laquelle il veut aller mardi. Nous avons téléphoné à Stan qui est maintenant à l’hôtel Bauer, au coin de la Friedrichstrasse et de Unter den Linden. Elle pense que la balance penche maintenant plutôt du côté du gouvernement. Le bruit court que Hindenburg et Ludendorff sont à Berlin. Alfred Weber appelle les étudiants à combattre pour le gouvernement, mais Freiheit taxe cet appel, dans ses colonnes, de trahison à la cause révolutionnaire. Nous ne sommes tenus au courant de ce qui se passe que par Freiheit, la Rote Fahne ou bien encore un journal neutre. Comme Vorwärts ne parait pas, il ne peut donc pas se justifier quand Freiheit lui reproche de ne pas cautionner les tentatives de Haase.
Karl est retourné cette nuit en ville. Il est surexcité. Il n’est rentré qu’à 2 heures du matin et nous a raconté qu’on tirait sur la préfecture de police. Toute la nuit on a entendu les canons et les mitrailleuses. À 3 heures du matin, tout à côté, des tirs ou des explosions. Ce doit être ce bruit-là que font les grenades. Un dépôt de vivres dans la Saarbrückerstrasse aurait été mitraillé.

Jeudi 9 janvier 1919
Les tirs continuent.
Il n’y a plus d’électricité. L’eau va être coupée à cause des grèves dans les entreprises de distribution. Nous avons rempli la baignoire.
Le soir, en rentrant, Karl nous apprend que selon les propos d’un indépendant, il doit y avoir demain une grande manifestation unitaire rassemblant les travailleurs des trois bords. Au besoin, elle se fera en passant par-dessus les dirigeants s’ils ne sont pas capables de s’unir.
Hans rentre de la réunion des étudiants. Il n’en dit pas grand-chose mais il semble ne pas être décidé – du moins pour l’instant – à s’engager comme volontaire. Les étudiants socialistes se sont tenus à l’écart. L’université doit rester fermée jusqu’à la toute fin des troubles pour ne pas, encore une fois, défavoriser ceux qui se portent volontaires.
Le soir, assis autour de la table, nous lisons des passages de la « révolution française » de Krapotkin. Bloch téléphone. Karl discute avec lui pendant plus d’une heure et demie.

Vendredi 10 janvier 1919
Je retourne à l’atelier. J’achète un Vorwärts Rouge dans lequel Spartakus exhorte à continuer le combat jusqu’au bout. En rentrant le soir, il y a encore ici ou là des bandes éparses de manifestants brandissant des pancartes : « Pour l’union ! » Il y a un monde fou dans les rues, mais on n’entend plus tirer. Hans nous rapporte un vrai Vorwärts dans lequel on cherche les signes d’une volonté d’union. Le ton est bien trop guerrier.
Le soir, je vais avec Hans à une réunion des nationalistes allemands écouter Kardoff.

Samedi 11 janvier 1919
Je suis à l’atelier. Je n’entends pas de coups de feu, j’imagine qu’ils ont trouvé un accord. Au lieu de ça, Vorwärts a été investi par des troupes gouvernementales. Parmi les défenseurs se trouvait aussi le jeune fils de Liebknecht.
Le Courier publie un entrefilet qui dit que Eichhorn a quitté la préfecture de police pour se replier dans la brasserie Bötzow, transformée en véritable camp retranché. Hans et moi faisons alors la relation avec la demande que nous avait faite Agaeff d’habiter chez nous. Hans est radicalement contre, il pense qu’Agaeff est au service des bolcheviques ; je le pense aussi, d’après l’entrefilet du journal.
Le soir, Agaeff est à la maison, je suis à nouveau sous le charme. Ses convictions me paraissent sincères. Il a un tempérament que j’adore. Stan est là aussi mais elle doit retourner en ville à 10 heures pour voir si Mosse est libéré. Elle est triste. Il faut dire que ce travail de correspondante ne l’enthousiasme pas. Ses articles sont tronqués et déformés quand ils paraissent dans le Times et le Daily Mail. Ces journaux ne paient bien que les articles de fond mais elle n’a pas le temps d’en écrire, et en plus elle se retrouve toujours dans des situations très risquées. Elle est souvent obligée de travailler la nuit sur le terrain, c’est très fatigant. Elle s’efforce d’aller elle-même vérifier sur place pour que les articles qu’elle envoie en Angleterre soient d’une objectivité totale.
Le soir, Hans est de mauvaise humeur. Agaeff ne lui fait pas une très bonne impression.

Dimanche 12 janvier 1919
De grandes manifestations de tous les partis sont prévues. Je suis allée à l’atelier et, en rentrant, j’ai voulu me joindre à un cortège qui défilait pour l’union. Mais je n’ai rencontré aucune connaissance et je suis rentrée en tramway. Le Berliner Zeitung reparait pour la première fois. La population bourgeoise se félicite de la réussite de la prise de la préfecture cette nuit. Je suis totalement abattue. Bien qu’à mon avis ce soit une bonne chose que Spartakus ait été repoussé. Mais je m’inquiète, j’ai comme le sentiment que les troupes n’ont pas été appelées pour rien, que la réaction est en marche. En outre, ce déchaînement de violence, cette tuerie des camarades – de ceux qui sont censés l’être – est épouvantable. Pendant toutes ces journées, une seule chose m’a réchauffé le cœur : le tract de Beerfelde.

Lundi [13 janvier 1919]
Journée à peu près calme. Des coups de feu isolés. Le soir, je suis allée à une réunion avec Hans (Kathrine Laessig et Marquard) où Naumann a parlé de l’état et de l’église. A part lui, il y avait un religieux et un professeur de théologie. On sent une tendance à la séparation de l’église et de l’État.
Le soir, nous retrouvons Stan à la maison. Elle est embêtée. Elle s’étonne d’éprouver de la sympathie pour les spartakistes vaincus. Des manifestations devant le château : « Deutschland ! Deutschland über alles ! »

Mercredi 15 janvier 1919
Aujourd’hui, les cheminots sont en grève. Contre le gouvernement Ebert-Scheidemann. Ceux du métro aussi font grève aujourd’hui, pour leurs salaires. Ça n’a pas été facile d’aller jusqu’à l’atelier. Le quartier de Moabit est bouclé. Les ponts sont gardés par des soldats armés de grenades. Ils fouillent les gens à la recherche d’armes.
On sent nettement un vent contrerévolutionnaire. Hoetzsch et Traub ont pris la parole au cirque Busch. Le drapeau noir-blanc-rouge est déployé. « Salut à toi, couronné des lauriers de la victoire » et « Deutschland ! Deutschland über alles ! »
Hans est allé, le soir, chez Walter Koch. Moi, j’étais avec la vieille couturière, Madame Schumacher. Elle m’a parlé de sa communauté religieuse.
Freiheit parle de la façon monstrueuse dont on traite les prisonniers de la ligue spartakiste.

16 janvier 1919
Lâche et révoltant assassinat de Liebknecht et de Luxemburg.

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14 août 1932
Le plus beau souvenir que j’ai gardé de notre séjour en Belgique, c’est l’après-midi où van Houten nous a ramenés pour la dernière fois au cimetière. Il nous a laissés seuls ; nous avons fait le chemin des statues à la tombe de Peter, et là, tout est devenu bien réel et profondément ressenti. J’étais devant la femme, je regardais son visage - mon visage, j’ai pleuré et j’ai caressé ses joues. Karl se tenait juste derrière moi mais je ne m’en étais pas encore rendu compte. Je l’ai entendu murmurer : « Oui, oui ». Là, nous étions vraiment ensemble.

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[Juillet 1933]
Hitler est devenu chancelier du Reich le 30 janvier 1933. Puis tout s’est enchaîné.
Le 15 février, Heinrich Mann et moi avons été contraints de démissionner de l’Académie. Vagues d’arrestations et de perquisitions.
Fin mars, nous sommes partis deux semaines à Marienbad chez les Wertheimer. Nous sommes rentrés mi-avril avec la ferme intention de rester.
C’est la dictature la plus totale.
1° avril, boycott antisémite.
Licenciements. Pour l’instant, Hans garde son poste.
10 mai, autodafé.
Le 21 mai, on apprend la mort de Clara Zetkin.
Samedi 1° juillet, les caisses sont retirées à tous les médecins qui adhéraient à l’Union social-démocrate des médecins. Karl en fait partie.
Maintenant, en juillet, Il n’y a plus ni parti communiste, ni parti social-démocrate, ni parti national du peuple allemand, ni parti populaire bavarois, ni le parti du centre. Il n’y a plus, dans toute l’Allemagne, que le NSDAP.
Il n’y a plus un seul journal qui représente une autre opinion.
Mise au pas générale.
Et pendant ce temps, nous continuons à vivre et à vaquer à nos occupations. Je travaille en ce moment au groupe statuaire Mère avec ses deux enfants. J’ai jusqu’à fin septembre pour vider mon atelier à l’Académie. Le travail avance sans problèmes.

Écrits d’artistes

Passé le moment des avant-gardes, la discussion sur l’art est abandonnée aux professionnels du discours, et l’on oublierait presque que les artistes sont les premiers à penser leur pratique, que la peinture et la sculpture pensent. Réflexions, propos, notes, journaux, correspondances ou entretiens : la collection « Écrits d’artistes » entend actualiser ce fonds d’une grande richesse, bien souvent ignoré, pour donner à entendre la voix des praticiens de l’art.

Once the moment of the avant-garde is gone, discussions on art are left to the speech professionals. Then, one could nearly forget that artists are the first to consider their practice, that painting and sculpture think. Reflections, remarks, notes, diaries, correspondences or interviews : the collection “Writings by artists” aims to update this considerable fund, frequently ignored, to give a voice to the practitioners of art.