L’Émerveillement

La Présence dans la poésie et l’art modernes

Présence. Loin de se livrer au seul démon de la critique, de la rupture et de la déconstruction, les plus grands poètes comme les plus grands peintres du XIXe et du XXe siècles ont construit leur œuvre autour d’une rencontre positive avec le réel. Il y a, être, étant, être là, être au monde : ce sentiment de l’évidence a pris beaucoup de noms différents. Mais un tel chatoiement ne doit pas nous aveugler sur l’unicité d’une expérience qui traverse la plupart des poétiques et des esthétiques de la modernité. Partant de ces coïncidences trop nombreuses pour relever du hasard, L’Émerveillement en propose la synthèse et offre du même coup, en sept chapitres qui s’offrent comme autant de circonvolutions autour d’un thème central, une apologie de la présence. Car ce mot, au-delà des rencontres qu’il suscite entre les plus grands créateurs des deux derniers siècles, ce mot désigne en premier et en dernier lieu la certitude de faire partie du monde – une certitude que l’art peut restituer et provoquer.

Date de publication : 10 mai 2019
Format : 16 x 20 cm
Poids : 580 gr.
Nombre de pages : 288
ISBN : 979-10-92444-92-6
Prix : 25 €

PRÉSENTATION PAR L’AUTEUR

L’Émerveillement est un ouvrage qui se propose d’étudier, dans la littérature et la peinture modernes, la notion de présence telle qu’elle s’énonce à travers la plupart des poétiques et des esthétiques du XIXe et du XXe siècles. D’innombrables œuvres et critiques en font état, mais aucune recherche synthétique n’a encore été menée à ce sujet : le travail s’imposait donc, comme la publication d’un livre sur le sujet.
Le projet consiste à interroger la notion de présence dans sa permanence et ses métamorphoses dans les plus grandes œuvres de la modernité. Yves Bonnefoy en a fait une pièce maîtresse de sa poésie ; mais Pessoa aussi ; et encore Rilke. Giacometti s’est servi de la notion à maintes reprises ; Balthus aussi ; et Kandinsky. Tout sépare les mondes techniques et créatifs de ces poètes et de ces peintres, mais la notion, toujours centrale, permet de les lire ensemble.
La présence : le terme est employé par Lévinas au sujet d’Apollinaire, par Didi-Huberman à propos de Tapiès, par Dupin pour l’œuvre de Miro. Peu de notions réussissent à réunir autant qu’elle un nombre si important de créateurs et de penser ce qu’ils engagent de leur rapport à l’être.
Qu’est-ce qui se dit en effet de l’être, de l’être-là, de l’être au monde, quand par exemple Butor dit des toiles de Rothko qu’elles sont des mises en scène de la présence ? Qu’est-ce qui prend valeur ontologique quand, pour prendre au autre exemple, Blanchot pense la question de la présence dans la poésie héritière du romantisme allemand ? Qu’est-ce encore qui se dit quand Philippe Lacoue-Labarthe parle de la présence dans l’expérience de l’extase en poésie ?
Trop de coïncidences empêchent de lire isolément tous ces énoncés théoriques et définitionnels. Trop de hasards se changent en faisceaux critiques et empêchent de se contenter d’une lecture monographique des poètes quand un si grand nombre d’entre eux (Séféris en Grèce, Ungaretti en Italie, W.B.Yeats en Irlande, Hofmannsthal en Autriche, etc.) s’approchent de la poésie comme lieu de la présence.
Car tous les plus grands – les plus grands poètes comme les plus grands peintres, Valéry, T.S. Eliot, Pavese, Celan, Ritsos, Lorca, mais aussi Van Gogh, Cézanne, Matisse, Chirico, Bonnard, Chagall — tous ont construit leur œuvre sur cette interrogation. Une synthèse est donc indispensable pour retrouver la logique de cette recherche fondatrice de la modernité et pour en examiner en profondeur les enjeux.

Ouvrage publié avec le concours de l’Université de Strasbourg.

Les auteurs

Ancien élève de l’École Normale Supérieure, Pascal Dethurens est Professeur de littérature à l’Université de Strasbourg, où il dirige l’Institut de littérature comparée. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la littérature moderne, dont Claudel et l’avènement de la modernité (1996), Écriture et culture. Écrivains et philosophes face à l’Europe (1997), Musique et littérature au XXe siècle (1998), Le Théâtre et l’infini (2000), De l’Europe en littérature (2002), Thomas Mann et le crépuscule du sens (2003), Pessoa l’œuvre absolue (2006). Spécialiste des relations entre les arts, il a publié encore Peinture et littérature au XXe siècle (2007) et Écrire la peinture de Diderot à Quignard (2009). Il a aussi fait paraître un recueil de nouvelles, La Vie éternelle (2013) et un roman, Vita nova (2016). (Le site de P. Dethurens.)

Presse

Articles de Richard Blin, « Le Matricule des anges » (cf. fichier PDF ci-après) ; Isabelle Baladine Howald, « Poézibao ».

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Blin sur Dethurens-émerveillement

Extraits

Vous voici, vous vous tenez debout, face à une mer infiniment vide, sans autre compagnie que celle de votre attente. Vous ne pensez à rien de précis, aucune occupation ne vient vous divertir. Fini pour vous le temps des devoirs à remplir, des désirs à assouvir. Vous respirez. Vous êtes là, sans mémoire ni destin, dans la seule habitation de l’instant. Nulle splendeur et nul pathétique : vous avez abdiqué sans drame, renoncé sans triomphe. Vous vous êtes seulement détaché de la rumeur du monde pour vous offrir à ce qui est. Et c’est alors que vous connaissez, dans l’effondrement de toutes choses, la plus forte jubilation de votre vie : tout d’un coup, la révélation de l’être.
Remplacez cette mer étale par une plaine sans accident, celle-là par une rue dépeuplée ou celle-là encore par une chambre silencieuse. Seul, face à vous-même, vous vous coulez dans la chaleur de la vacance, déjà déshabitué des obligations du jour. Une puissante sensation d’exister vous assaille, à laquelle vous n’avez aucune résistance à opposer. Là, maintenant, vous vous dites : je suis. Je suis tout entier en ce que je suis. Comme une naissance à soi. C’est aussi évident que déconcertant. Vous vous êtes laissé envahir par l’inépuisable il y a de la vie, à présent que vous voici immergé dans l’être jusqu’à l’horizon. Les tourbillons du monde, avec leur cortège de banalité et d’ennui, vous les connaîtrez à nouveau, c’est certain. Pour l’instant, vous vous tenez tout droit dans le tressaillement de votre découverte, et elle est si forte que vous ne chercherez plus à en éprouver d’autres.
Délivré de l’accidentel, vous êtes maintenant de ceux qui savent la chance de vivre avec pour unique exigence d’être là. Ça y est, vous voilà livré à l’étonnement d’être. Rien ne vous atteint qui vous couperait de cet état, fait de perplexité et d’émerveillement. Quelque chose d’inouï a lieu, qui se produit sans prévenir et qui vous fait vivre soudain comme hors de vous. À la fois la plus commune et la plus complexe, cette expérience a pour nom la présence. Sitôt apparue, elle ne vous quittera plus.
La présence, c’est la certitude intuitive de votre être-là, c’est le moutonnement impassible de la mer sous votre regard, c’est la reconnaissance du visage aimé qui vous reconnaît, c’est l’inexplicable de cette orange posée là sur votre table, c’est l’évidence du chemin sur lequel vos pas vous portent, c’est la simplicité désarmante du palmier devant vous aux branches retombantes, c’est la fin de vos questions et leur remplacement par votre accord à ce qui est. C’est ainsi, vous ne savez ni comment ni pourquoi, mais c’est comme ça. Inutile de le réfuter, inutile de l’interroger, vous ne feriez que buter contre l’innommable. Après de longs errements, vous voici revenu au point fixe, celui qui vous attache à ce qui est. Vos retrouvailles se célèbrent avec les choses, vous n’êtes plus qu’acquiescement au vivant. Dans la plénitude de l’être-là, vous voici soustrait au hasard et vous n’avez plus rien d’autre à faire qu’à admirer. S’ouvre alors le monde comme un livre de la présence.
Épicuriens et Stoïciens le savaient déjà, comme l’ont su tous les plus grands sages de l’Antiquité : tous nos malheurs proviennent de notre incapacité à vivre le présent. Infortunés, combien ils le sont, ceux qui n’arrivent à s’installer dans l’écoulement du vivre. Et combien heureux au contraire, ceux qui connaissent le pur étonnement d’être, sans être hantés par les souvenirs, travaillés par l’avenir ou angoissés par le possible. Comme vous dont on esquissait la silhouette, ceux-là sont les happy few de la présence. Le prix à payer est exorbitant : il s’agit de renoncer à tout ce qui distrairait de l’instant présent. Mais sa saveur est délectable : elle est la réjouissance et le calme de l’être.
« Le présent est notre seul bonheur », écrit Goethe dans le Second Faust, et ce n’est pas un hasard si les plus hauts enchanteurs du monde ont été ceux-là qui ont cherché à réinventer la grande santé du moment présent, comme un exercice spirituel de chaque instant. Quelques-uns, peu nombreux, ont réussi à l’approcher dans le roman, le roman conçu comme outil de capture du fuyant, Stendhal, Broch, Lampedusa, Nabokov. Virginia Woolf a dit le bonheur, rare, de ces « moments d’être » où l’on jouit de l’affluence du monde à soi, du rapprochement de soi avec l’existant. Joyce a construit son œuvre entière sur la magie de l’« épiphanie », cette pleine concordance de l’être avec lui-même, habitant à perpétuité de l’éternel. Et Proust bien sûr a tenté de réconcilier l’homme du moment présent avec celui qui erre dans la durée, grâce au pouvoir fulgurant de quelques expériences artistiques — dont la plus célèbre probablement, la contemplation par Bergotte de la Vue de Delft de Vermeer avec son « petit pan de mur jaune », le vieil écrivain fasciné par ce détail « d’une beauté qui se suffirait à elle-même », juste avant de mourir.
Sauf que ce sont des exceptions, aussi géniales soient-elles. La présence, le plus haut degré de la certitude d’être vivant ici et maintenant, c’est surtout dans la poésie et dans l’art des deux derniers siècles qu’il faut aller la chercher. Et c’est là qu’on la trouvera le plus sûrement, dans tout l’éclat de sa force. Je ne suis jamais ailleurs qu’ici, nous disent les poètes modernes, je ne suis jamais ailleurs, quelle idée, mais ici, sans cesse ici. L’erreur de Rimbaud est d’avoir écrit que « nous ne sommes pas au monde », et il est faux de croire avec Breton, à sa suite, que « la vraie vie est ailleurs ». Mais si, bien sûr que si, nous sommes au monde, où d’autre, et même nous y sommes absolument, alors oui, la vraie vie est ici, sauf à devenir fausse, dans l’ici même du vivant. Tout est là, plongé dans l’évidence sensible du hic et nunc, tout est noyé pour toujours dans l’être-là. Les autres poètes, eux, ne s’y sont pas trompés. Leurs voix, leurs chants, nous les entendrons, sont ceux de la présence.
Ces voix, ces chants, nous apprennent ce que nous montrent de leur côté les tableaux et les œuvres des plus grands peintres et sculpteurs des deux siècles écoulés. Qu’il n’y a qu’à se laisser aller à l’être, qu’il n’est nul besoin de tendre vers un but, que tout se donne dans la contemporanéité de soi et du monde. Ils nous enseignent aussi que notre passion pour la pensée de la crise, à laquelle ils sont assimilés par égarement, n’est que complaisance et qu’elle n’a d’égale que notre cécité volontaire en face de notre être-pour-la-vie. Aveuglement et délectation morose font bon ménage, mais ils font fausse route ; ce sont deux spectres à chasser. Il est temps, maintenant que nous sommes revenus de ces deux siècles de prétendues ruptures, de revenir sur ce qu’ils ont réellement construit, pour nous apercevoir qu’ils ne se sont pas confondus avec un monde de stridences apocalyptiques ou de convulsions critiques, mais qu’ils ont été, comme jamais dans toute l’histoire de la culture occidentale, une approche de l’être. Nous autres, modernes, nous avons été comme personne des guetteurs de présence.
Cette présence, nous l’avons cherchée dans la rencontre avec un objet singulier (un moment fugace, l’éclat d’une œuvre, l’acmé extatique), jamais dans la confrontation avec le règne du collectif (la dilution dans l’Histoire, la quête de la structure, l’horreur du social). La présence nous singularise au sens où elle fait de nous, chaque fois qu’elle nous soumet à son emprise, des entités vivantes irréductibles. Il y a cette pomme dans la corbeille qui demande à être regardée, il y a cette peau nue qui invite à la caresse, il y a encore l’énigme du monde qui attend, même pas d’être résolue, seulement d’être abordée. À chacune de ces rencontres avec ce qui s’impose à nous, notre être se relâche, notre volonté s’ensommeille et nous savons alors que nous n’avons plus besoin de faire effort pour aller au-delà. La présence est le nec plus ultra de l’existence : avec elle, pas moyen d’aller plus loin, car après elle, comme avant elle, il n’y a rien. Elle est ce qui donne corps à l’instant, mais aussi ce qui converge vers la conscience provisoirement rassemblée. Que tout s’évanouisse, le là-bas comme l’autrefois, l’après comme le lointain, car tout se met à exister dans la proximité. Que tout respire aussi, car dans le soulagement de toutes choses elle nous dispense de prolonger l’âge des quêtes. Mais que tout soit aux aguets, car elle incarne le défi du pourquoi et fait de nous des veilleurs aux confins.
Apprenons donc à désapprendre, pour mieux nous laisser surprendre, pour mieux nous laisser emporter par l’évidence, la clarté de ce qui vient. Ce Mur à Naples (1782) du paysagiste anglais Thomas Jones, par exemple, se donne tel quel et avec lui il nous donne le sentiment de la présence. Quel besoin de l’analyser pour l’apprécier pleinement ? Rien ne sert d’observer la symétrie entre le pan de mur blanc en haut à gauche et le linge blanc, le rectangle de ciel bleu en haut à droite et le linge bleu, pas plus que d’étudier le rapport des lignes horizontales et verticales savamment disposées. Mais non, ce tableau n’est pas une allégorie de l’humilité candide, non plus qu’un lieu commun sur la douceur de vivre méditerranéenne. Il est à la fois beaucoup moins et beaucoup plus que cela. Dans leur sobriété exemplaire ce mur est un mur, cette lumière est la lumière, ce linge un linge, les choses sont rendues à leur esseulement. Il n’y a de place ici ni pour l’exégèse ni pour l’interprétation, parce que l’une et l’autre, le comment et le pourquoi, cachent le principal, la factualité comme telle de ce qui est. C’est ainsi — et à nous de jouir, si nous en sommes capables, de cet impérieux retour à l’être. La présence nous l’ordonne.
Tout être, tout objet même, nous dit-elle, n’a de réalité et de sens qu’en lui-même. L’un d’eux vient-il à nous frapper plus particulièrement, nous n’arrivons plus à nous en détourner et c’en est alors fini de notre liberté. Sa présence nous capte, nous captive et nous capture. Impossible de lui résister, nous lui appartenons corps et biens. Tâchez de regarder, ce qui s’appelle regarder, de fixer une bonne fois comme si c’était eux qui vous regardaient, les Souliers aux lacets (1886) de Van Gogh. Une fois notre regard happé par cette paire de souliers usés de paysans, nous savons que nous ne pourrons passer outre, c’est-à-dire aller plus loin. À strictement parler, ils sont-là, dans la lourdeur terreuse de leur réalité. Voilà la présence. Le dénuement est emphatique, un peu déclamatoire même : ces souliers ne signifient pas la misère paysanne, ils sont ce qu’ils sont, rien d’autre, à jamais enfermés dans leur être même. Toute relation entre ce qu’ils sont et ce qu’ils pourraient vouloir dire serait un ajout factice, comme une métaphore oiseuse, un commentaire hasardeux. La présence ne souffre pas de sortie des choses, elle qui est l’ipséité faite forme, la vie même des choses. Aussi toute approche théorique pour l’aborder serait-elle un détour, à la fois inutile et dangereux, dont il n’est pas certain, en plus, qu’il nous ramènerait à elle mieux équipés qu’avant. La présence décourage l’interprétation parce qu’elle est le degré zéro de l’ontologie, le point à partir duquel toute métaphysique tombe et où commence, avec la force de la foudre, la révélation de l’être.

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Feuilleter… L’Émerveillement

Essais sur l’art

Parce qu’ils s’entendent à restituer dans le corps de la langue une expérience intime des œuvres, les écrivains, eux-mêmes créateurs, sont peut-être les plus à même de tenir un propos sur l’art. Suivant cette voie tangente à la critique académique, la collection « Essais sur l’art » recueille le point de vue d’auteurs qui se sentent partie liée à d’autres formes de langage.
« Un discours sur l’œuvre de peinture qui ne serait autre que le discours de l’œuvre de peinture est-il possible ? » (Louis Marin) — voilà qui pourrait être un des enjeux de cette collection.

As they want to render an intimate experience of the works of art into the language itself, writers – who are also creators – may be the most likely to talk about art. Following this path similar to academic critics, the collection “Essays on art” gathers points of view of authors who feel linked to other forms of language.
“Is a speech
about painting – which would be no other than the speech of painting – possible ?” (Louis Marin) : this could be one of this collection’s issues.