Van Gogh, Buraglio, mon père et les autres

J’aurais voulu savoir. Au moins pouvoir dire pourquoi cet irrépressible attrait pour la peinture, et pourquoi, dans le même élan, je doute tant de l’aimer.

C’est l’incertaine histoire d’une vocation ambiguë que relate celui à qui Bernard Noël écrit : Vous détestez la peinture pour l’exercer plus intimement, pour la peindre en vous et non plus hors de vous. Une vocation de peintre ? Non. D’amateur de peinture ? Ce n’est pas assuré. À mesure qu’Armand Dupuy dévide le complexe de son obsession pour la peinture, la série de rencontres que suggère le titre prendrait plutôt l’allure d’une course d’obstacles entamée à l’appel d’une voix introuvable, traîtresse ou trop lointaine, trop originelle peut-être.
Ce que ce livre donne à voir littéralement, c’est que le pictural commence toujours bien avant les tubes et les pinceaux, qu’il n’est même pas l’apanage de la peinture, mais qualifie un effort acharné pour arriver à voir, sentir, penser, parler, écrire avec une justesse dont les critères sont dérobés à l’analyse.

Date de publication : 16 avril 2021
Format : 11 x 18 cm
Poids : 150 gr.
Nombre de pages : 104
ISBN : 978-2-85035-021-4
Prix : 12 €

C’est l’incertaine histoire d’une vocation ambiguë que relate celui à qui Bernard Noël écrit : « Vous détestez la peinture pour l’exercer plus intimement, pour la peindre en vous et non plus hors de vous. » Une vocation de peintre ? Non. D’amateur de peinture ? Ce n’est pas assuré. À mesure qu’Armand Dupuy dévide le complexe de son « obsession » pour la peinture, la série de rencontres que suggère le titre prendrait plutôt l’allure d’une course d’obstacles entamée à l’appel d’une voix introuvable, traîtresse ou trop lointaine, trop originelle peut-être.
Les rapports contrariés et même douloureux de l’auteur avec l’image fournissent le combustible de cette prose autobiographique qui distille récit, poésie et essai en un mélange aussi inassignable que l’était sa monographie consacrée à Jérémy Liron. Celle-ci était sous-titrée Récits, pensées, dérives et chutes – une formule que l’on pourrait aussi appliquer à ces pages. En effet, qu’elles racontent un apprentissage précoce et fasciné, mais tout livresque et verbal de la peinture ; la découverte consternante, écrasante de la réalité physique des œuvres ; la nausée et le désarroi des tentatives de peindre ; ou, malgré tout, et toujours, l’attrait irrépressible du tableau, elles semblent composées dans le souci ou dans le désespoir de trouver une juxtaposition heureuse d’éléments hétérogènes, une combinaison juste, susceptible de restituer une vérité personnelle seulement entr’aperçue.
« Et c’est ainsi que pense et rassemble sa cervelle, que taillent, coupent et montent ses yeux, par glissades et couleurs s’approchant, se touchant, par lents dérapages sensoriels, par apposition de bourrelets colorés. » Ces lignes décrivent-elles le métier du peintre ou celui de l’écrivain ? Le tourment d’Armand Dupuy – ou faut-il parler de chance ? – est peut-être qu’il n’arrive à le savoir. Ce que ce livre donne à voir littéralement, c’est que le pictural « commence toujours bien avant les tubes et les pinceaux », qu’il n’est même pas l’apanage de la peinture, mais qu’il qualifie un effort acharné pour arriver à voir, sentir, penser, parler, écrire avec une justesse dont les critères sont dérobés à l’analyse.

Les auteurs

Armand Dupuy est né en 1979 et vit à Saint-Jean-La-Bussière.
Il a réalisé de nombreux livres d’artistes soit en tant qu’auteur, avec des plasticiens (Georges Badin, Jean-Marc Scanreigh, Jean-Michel Marchetti, Jérémy Liron, Joël Leick, Jephan de Villiers…) soit avec des auteurs, en tant qu’artiste, sous le pseudonyme de Aaron Clarke (Pierre Bergounioux, Dominique Sampiero, Antoine Emaz, Michel Butor...).
Il est également fondateur des éditions Centrifuges.

Presse

Jérémy Liron, blog Les Pas perdus
Mathilde Mascolo, L’Officiel Galeries & Musées

Extraits

J’aurais voulu savoir. Au moins pouvoir dire pourquoi cet irrépressible attrait pour la peinture, et pourquoi, dans le même élan, je doute tant de l’aimer. Il existe une raison dont je me suis fait une histoire trop bien ficelée, peut-être – presque une légende –, pour qu’elle soit tout à fait crédible. Depuis toujours, ou d’aussi loin que le mot toujours puisse valoir quelque chose, et sans raison apparente – c’est seulement que j’avais feuilleté les Lagarde et Michard de ma mère ou vu, punaisée dans la cuisine de mes grands-parents, une reproduction de L’Étoile de Degas qui me fit une étrange impression –, j’ai eu l’inexplicable sentiment que la peinture était une affaire de la plus haute importance, et cette conviction n’avait fait que se renforcer. Ce devait être la manifestation la plus intense, l’expression la plus juste et la plus haute de la vie. Je n’avais pourtant jamais passé la porte d’un musée, d’une galerie, ni jamais vu le moindre tableau dans les expositions de peintres amateurs, jamais la moindre toile accrochée sur des cimaises poussiéreuses ou sur des grilles dans les salles des fêtes ou les bibliothèques, pas plus que derrière le comptoir d’un bar ou aux murs d’un restaurant. Je n’avais pas davantage connu d’oncle, de tante, de grand-père, ou je ne sais quel énergumène familial, quel original qu’on aurait regardé du coin de l’œil, mi-amusé mi-inquiet, qui aurait préféré se retrancher avec des couleurs et des pinceaux dans un atelier ou même dans le fond d’un garage, pendant que les autres s’affairaient à leurs sérieuses affaires, ou déballant son attirail sur le coin de la table de la cuisine quand plus personne n’était là. L’arrière-grand-père, lorsqu’il avait jugé suffisant le ponçage des arêtes de son tableau-couvercle de boîte de chocolats, entreprenait indifféremment le tressage d’un macramé – dont il offrit des exemplaires plus ou moins tarabiscotés à toute la famille – ou l’assemblage d’une sauterelle en pinces à linge, le montage d’un puits, d’un chalet en bâtonnets d’eskimos ou en allumettes.
Ce fut plié en deux, la tête dans les épaules, les coudes plantés sur un bureau, ou bien enfoncé dans un fauteuil, un livre ouvert sur les genoux que je voyais se dresser des tableaux, après avoir lu, relu des phrases coriaces, d’abord incompréhensibles, sans même prêter attention aux quelques reproductions blafardes qu’on avait essaimées dans les pages. C’était des murs vivants, vertigineux, sur lesquels se mêlaient, se conjuguaient tout à la fois la chair et la vitesse, la couleur et la pensée ; c’était des champs verticaux, des prairies d’algues visqueuses, de vastes panneaux pulmonaires, des palettes avant tout, gigantesques, qu’on aurait pu arpenter, gravir, escalader, dont on aurait pu visiter les anfractuosités, les grottes, parcourir les galeries vivantes. J’avais lu Daniel Arasse qui avait bouleversé mes perceptions. La peinture pouvait non seulement faire apparaître ce qui n’existait pas, donner à sentir sa présence, offrir un lieu à ce qui n’en possédait aucun, c’est ce qu’il écrivait, je ne pouvais que le croire sur parole. L’artiste – c’était Fra Angelico – jouant de la perspective, des distorsions imperceptibles qu’elle autorisait, comme par magie, faisant alors entrer l’impossible dans le possible, l’incommensurable dans la mesure. Arasse ajoutait, « c’est là que la peinture pense. » J’avais copié la phrase sur le rabat de couverture d’un carnet Moleskine, l’avais également copiée dans les suivants, la transportant à peu près partout, avec d’autres, soit sur les mêmes carnets, soit sur des enveloppes, des papiers volants fourrés dans la poche avant de mon sac avec les cailloux, les tessons de verre polis, les coquillages en tous genres, les stylos, les vieilles souches de colissimo, comme si c’étaient des amulettes protectrices, des talismans.
La peinture agissait donc par couleurs et formes pensantes, mais elle était aussi dotée d’yeux, ou peut-être ne possédait-elle qu’un seul œil compliqué, un œil de cyclope omniscient, têtu, perçant, sauvage ; je le tenais de Bram Van Velde : « La peinture, c’est un œil, un œil aveuglé, qui continue de voir, qui voit ce qui l’aveugle ». Elle avait encore des bras, des jambes, une infinité, et des mains, des pieds de couleur. Elle jouissait d’un corps plantureux, faisant des boucles, des plis, des tours sur lui-même ; c’était un sac sensoriel épousant vos propres méandres, léchant vos parois les plus secrètes. J’avais lu les entretiens de Bacon et David Sylvester, lu les lettres de Van Gogh à son frère, dont le volume défraîchi des Cahiers Rouges, aujourd’hui même tiré des rayons, pour l’occasion, garde un bic logé entre les pages 66 et 67, et dans lesquelles je relis : « Parce que j’ai de l’art et de la vie elle-même, dont l’art est l’essence, un sentiment si vaste et si large, je trouve crispant et faux quand je vois des gens se mettre en chasse. »
J’aurais encore pu recopier la longue tirade des gris : gris-rouge, gris-jaune, gris-bleu, gris-vert, gris-orange ou violet, qui sont ceux de la nature, écrit-il, et me furent révélés, un soir de détresse, avant même d’avoir lu ces lettres.

Mais lorsque je me suis enfin décidé à pousser la porte d’un musée, quittant la fraîcheur des arcatures de l’ancien cloître, traversant le jardin, les allées flanquées de haies basses, me perdant enfin dans les salles incompréhensibles ; rien ! Les tableaux n’étaient pas conformes aux panneaux musculeux, étincelants, aux boucliers limpides et sonores qui s’étaient dressés en moi, comme s’ouvrant dans mes yeux à la lecture hypnotique des textes, des lettres ou des entretiens. Ils étaient faibles, vides, ternes et totalement mutiques, ne me tiraient pas la moindre émotion.
Je me découvrais moins épris de peinture que de l’idée de l’être. Je traversais, au pas de charge, les salles du deuxième étage du musée des Beaux-Arts de Lyon, glissant littéralement sur Véronèse, Rubens, Géricault, Monet, Gauguin, Bonnard ou Picasso – nuls – me forçant toutefois à m’asseoir quelques minutes devant les deux Bacon, l’étude pour corrida, son pan de mur orange puis la carcasse et l’oiseau de proie, mais n’y tenant pas, miné, dévalant la volée de marches sous les immenses fresques décoratives de Puvis de Chavanne, je m’accusais de préférer le baratin à la peinture.

Il est possible que la contemplation d’un tableau, si brève soit-elle, ravive l’expérience d’avoir été touché par la main d’un autre, à une époque où l’on n’était pas à même de déterminer si ladite main s’était approchée de nous ou si notre corps l’avait fait lui-même, pour venir caresser la paume, en épouser le contour, s’y lover, ou la dessiner, la faire exister, l’inventer par ce contact ; tout comme il fut un temps où l’on dut se faire surprendre, ne sachant pas tout à fait si, dans notre déséquilibre de bipède débutant, c’est le pied qui revenait à la terre ou si c’est la terre qui nous tombait brusquement dessous, nous frappait, nous roulait des pierres sous la voûte plantaire.

Peindre, ce n’est pas tout à fait différent.
C’est peut-être à cause de cette première confusion, parce qu’on ne sait jamais vraiment si l’on touche ou si l’on est touché, et parce qu’on veut étreindre enfin, s’atteindre soi-même en déposant des couleurs sur un rectangle de toile, un panneau de bois, un drap ou n’importe quoi, peut-être pour cette raison que l’amateur de peinture, ou celui qui s’imagine l’être, se prend parfois pour un peintre. D’ailleurs, il l’est – il sent jusque dans sa main la précision des gestes tantôt larges, amples, tantôt raccourcis, plus ténus qu’il lui faudrait accomplir ; il sent l’exactitude des couleurs, il sent fourmiller leurs infimes nuances –, il est bien peintre tant qu’il s’est abstenu d’empoigner tubes et pinceaux.

Essais sur l’art

Parce qu’ils s’entendent à restituer dans le corps de la langue une expérience intime des œuvres, les écrivains, eux-mêmes créateurs, sont peut-être les plus à même de tenir un propos sur l’art. Suivant cette voie tangente à la critique académique, la collection « Essais sur l’art » recueille le point de vue d’auteurs qui se sentent partie liée à d’autres formes de langage.
« Un discours sur l’œuvre de peinture qui ne serait autre que le discours de l’œuvre de peinture est-il possible ? » (Louis Marin) — voilà qui pourrait être un des enjeux de cette collection.

As they want to render an intimate experience of the works of art into the language itself, writers – who are also creators – may be the most likely to talk about art. Following this path similar to academic critics, the collection “Essays on art” gathers points of view of authors who feel linked to other forms of language.
“Is a speech
about painting – which would be no other than the speech of painting – possible ?” (Louis Marin) : this could be one of this collection’s issues.